Au départ, je voulais parler de l’exposition Paris en couleurs. Mais pendant que je fixais mon attention sur les photographies du début du XXe siècle,
je fus prise d’une toute autre envie : faire leur sort à toutes ces personnes qui font des commentaires dans les musées*. Désolée, mais c’est cette femme, sa voix haut perchée de bourgeoise
mal finie et son indécente nostalgie des années 14-18 qui m’y ont poussée.
Tout a commencé devant des images prises dans les rues parisiennes, à l'époque où la France était sur le point de s’embourber dans un
des plus grands conflits mondiaux. « Oh, comme c’est sympa dis-donc. A cette époque, c’était vraiment mieux que maintenant », s’exclame celle que nous appellerons la
Bourgeoise. C’est bien connu, les temps guerre sont vraiment plus « sympas » que les temps de paix. Mais attention, ce n’est pas fini. Les images se suivent et les commentaires
s’enchaînent.
Elles les accumulent, et moi j’ai du mal à tout noter. En voilà un extrait : « Comme c’est bien, et aujourd’hui qu’est-ce qu’on a ? Ben on a la Défense. »,
explique-t-elle avec une lueur de fierté dans les yeux et une pointe d’accent poujadiste. L’amie qui l’accompagne tente de signifier son point de vue avec un timide « les immeubles
étaient quand même un peu lépreux ». Fin de la conversation.
Peu de temps après, nouvelles réjouissances (au début j’étais un peu agacée par ces commentaires inconsistants mais j’avoue, au bout
d’un moment j’ai vraiment commencé à y prendre goût). « Le monsieur à côté vient de dire quelque chose de très intéressant. Il a fait remarquer que toutes les boutiques d’alimentation
étaient peintes en bleu », rapporte la copine de la Bourgeoise. La Bourgeoise se rapproche d’une image où figurent de tels commerces et ajoute un peu ironique « Bois et
charbon, elle est belle ton alimentation ». Premièrement, la façade du boutique portant l’enseigne Bois et charbon était noire. Deuxièmement, le bleu était bel et bien la couleur
utilisée pour la devanture des commerces alimentaires. C’était écrit en légende des photos !
Sur ce, nos deux commentatrices inspirées disparaissent. Je ressens comme un vide. En fait, je suis désoeuvrée. Heureusement, je
trouve un bon trio composé de fervents amateurs du jeu du commentaire. Il s’agit du monsieur qui lit les légendes en douce et qui fait ensuite croire qu’il est cultivé (voir paragraphe ci-dessus)
et de deux femmes la cinquantaine bien tassée. « Regarde, le café est à 10 centimes, quand tu vois le prix maintenant », « Oh, la bière, elle s’appelle
Karcher ». Je me lasse très vite, le trio est un groupe de petits joueurs, jamais ils ne pourront me faire oublier la Bourgeoise et sa copine.
Je reprends donc la visite de l’exposition, sans rien attendre de plus. Et soudain, qu’est-ce que j’entends ? La voix de la
Bourgeoise. Je suis aux anges. « Je reconnais. Ca c’est les années 60, c’est sûr », certifie-t-elle. Pas de bol la photographie a été prise en 1972. Plus loin, c’est
l’apothéose : « Les jeunes femmes à l’époque, elles étaient comme beaucoup mieux habillées que celles d’aujourd’hui ! ». Intriguée, je me dirige prestement vers les
images qui témoignent de la classe des « jeunes femmes » d’avant aujourd’hui et de la négligence vestimentaire de celles des années 2000. Cherchant une groupe de « jeunes
femmes » habillées avec beaucoup d’élégance, je trouve une photo d’une « jeune femme» vêtue d’une robe vichy et chaussée de ballerines ! Je reste sans voix.
Je me dis qu’il est peut-être temps de jeter un coup d’œil sur les images de la Seconde Guerre mondiale projetées dans une salle non
loin de là. Je me trouve une petite place bien tranquille dans l’angle de la pièce et je regarde. Au bout d’un moment, un couple de jeunes s’installe à côté de moi. « Ca c’est la
Libération, en 1945 », lâche la fille. Ce à quoi répond son copain : « Non, je crois que c’était en 1944. Non pardon en 1943 ». Comme quoi, les commentaires
astucieux ne sont pas le seul fait des inconditionnels de c’était-quand-même-mieux-avant.
*J’en rêvais depuis tellement longtemps
"Paris en couleurs, des frères Lumière à Martin Parr" jusqu’au 31 mars à l’Hôtel de ville de
Paris.